Words, words, words

Je cause, je cause, c'est (presque) tout ce que je sais faire

21 juillet 2010

D'un creux.

   Mon plus ancien souvenir, je l'ai perdu. Je l'avais il y a quelques années encore. Et puis je ne l'ai plus retrouvé. Il ne me reste que ce que j'en disais quand je l'avais encore. Comme si je l'avais enrobé de mots, et qu'il n'en restait que ce cocon. Un moulage à cire perdue. Je peux le décrire: une grand escalier sombre, qui monte devant moi, dans une pièce elle-même assez sombre. Mais ce n'est pas réellement du souvenir, que je parle.

   Je m'étais demandé l'an dernier, en commençant cette série de notes sur mes souvenirs d'enfance si ce n'était pas cela, le risque que je courais. Transformer mes souvenirs en phrases. Les trahir une première fois parce que les mots ne peuvent pas en témoigner au plus juste. Et puis une deuxième fois en les oubliant au profit de ces mots traîtres. Et je m'étais posé plein de questions. Est-ce que je n'oublierais pas de toute façon ces fragments si je ne les écrivais pas? Est-ce que je les aurais même retrouvés si je ne m'y étais pas attachée à l'occasion de cette série de billets? Est-ce que c'est grave de perdre ces souvenirs? Est-ce que, même, je les perds vraiment quand je leur substitue une version écrite?
   
   Au fond, ça rejoint une autre de mes interrogations récurrentes. Moi qui me plains sans cesse d'être vide, de me regarder vivre, de ne pas être intense... et qui admets par ailleurs passer une grande partie de mon temps à couper en morceaux, formaliser, écrire, réécrire, remodeler les choses de ma vie avant de les ranger "en ordre" à l'intérieur, je me demande si je pourrais faire autrement. Si c'est possible, si on peut faire autre chose que s'écrire soi-même en permanence. Et si ça donne de l'épaisseur à ce qu'on est. Si je pourrais me lire autrement qu'en négatif, qu'en regardant le creux dans le moule. Si je pourrais me reconnaître autrement qu'en m'écoutant me raconter.

Posté par Mlle Moi à 18:29 - Narcissisme et nombrilisme sont dans un bateau... - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

    Bon, et bien je ne me sens pas trop en phase, moi, avec ce post au ton pourtant si juste qu'il est douloureux de ne pas s'y reconnaître. Peut-être est-ce lié à l'oubli, si décrié qu'il est un peu vite assimilé au néant - alors qu'il agrège tout ce qu'il peut pour nous construire, en même temps qu'il nous rend patiemment à la terre. J'ai de ma première enfance quelques souvenirs de baignoire, de vélo, d'écorchures et de mots incompréhensibles. En fait, je ne sais la ressentir aujourd'hui, charriant à la surface un fatras de souvenirs (comme si au fond ils étaient inassimilables), que comme une lave homogène et unique, mélange d'épouvante, de turpitudes, de désirs, et d'une irrésistible impatience de grandir. Le vin est davantage affaire de la lente action de tanins et d'enzymes que des anecdotes de la vendange. Si ma vision des choses est plus désespérée, car procédant au fond d'une destruction, je sais d'expérience qu'elle peut faire naître aussi une sourde allégresse : ainsi, j'échappe à ce sentiment que l'oubli m'appauvrirait. Je me protège sans aucun doute, en considérant ainsi quasi "chimiquement" la mémoire. Au fond, concernant ta dernière phrase, je ne partage guère ta vision qu'il soit possible de se reconnaître en quoi que ce soit. Du coup, les mots acquièrent une fabuleuse liberté. Pardon d'avoir été un peu long.

    Posté par delest, 22 juillet 2010 à 00:35
  • J'ai failli répondre de façon chiante (quoique, rien n'est perdu, attendons la fin de ce commentaire) puis de façon légère (qui aurait plus été dans mon ton). Et puis la métaphore de delest sur le vin m'a interpellé, alors j'ai envie de dire qu'en effet, personnellement, mon manque de souvenirs (parce que j'en ai très peu de ma petite enfance, vraiment très peu) ne m'a jamais semblé capital. J'ai toujours fait confiance à mon cerveau pour assimiler ce qui lui a semblé important. Pour que, même si je ne me souviens pas de l'anecdote de la vendange, quelque chose en moi ait tout de même fait quelque chose de l'expérience.
    M'enfin, y a-t-il vraiment de bonnes et de mauvaises façon "d'être" ? Et a-t-on vraiment d'autres choix que d'être ce que l'on est ? Et ma salade de chèvre chaud de ce midi vaudra-t-elle celle de la semaine passé ?

    Et merde : j'ai été long ET chiant ET léger.
    Encore raté.

    Posté par STV., 22 juillet 2010 à 09:56
  • Je me suis posé tout pile poil exactement la même question, hier soir, en réfléchissant à tes billets (failli t'en parler ce matin, ça aurait été drôle). Est-ce que finalement, si je cherche mes propres souvenirs anciens, je ne m'en souviens pas seulement parce que je les ai mis en mots et plus du tout par ce que j'en ressens ? Est-ce que finalement je ne me souviens pas que des mots ? Mais sinon, seraient-ils encore là ? Ou bien est-ce que ça les efface un peu plus à chaque fois que je les redis ? Je suis en train d'écouter une émission qui parle de Proust et de la mémoire, ses problèmes de mémoire, son inquiétude, et soudain son enfance qui remonte par le goût d'une madeleine... Oui, tes souvenirs sont là, ce sont des choses que tu as vécues et qui t'ont construite telle que tu es maintenant même si tu ne t'en souviens pas. J'ai une citation quelque part disant que l'intelligence (mais ça peut être la mémoire ou la vie même) est un processus dynamique. On a oublié les étapes, mais on n'est pas arrivé là directement et elles sont intégrées au résultat. J'ai dévié de la question ? Je sais plus. Apparemment on est lancés dans les commentaires longs, I fit in )

    Posté par Gamacé, 22 juillet 2010 à 14:48

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